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Madame F.

  • Posted on octobre 23, 2012 at 14 h 16 min


Simon Selliest le 21 octobre 2012

 

Photo anonyme d’élèves plus âgés

Madame, vous nous avez fait l’infinie grâce de vous présenter à nous par ce bel après midi d’octobre aux senteurs de fin d’été. Vous, qui nous aviez connu jeune enfant, alors qu’à présent nos cheveux ont blanchis par l’effet des ans….

 Vous étiez là devant nous, sans âge, droite et sévère comme nous vous avions connu dans notre prime jeunesse, dans la classe dont vous aviez alors la charge. Mais cette après midi là, un grand fichu vous enveloppait la tête et les épaules comme si la chaleur de votre cœur n’arrivait plus à surmonter la froideur et l’oubli de ceux que vous aviez tant aidés dans leurs premiers pas vers les connaissances humaines, et qui vous ont apparemment oubliée depuis longtemps déjà….

 Votre visage, cette après midi là, était grave et soucieux, mais nulle souffrance n’y apparaissait… Peut–être par pudeur, mais aussi peut-être parce que vous n’avez pas encore acquis la force de laisser entrevoir vos émotions sans avoir le sentiment de paraître faible. Vous étiez là debout devant nous, fière mais sans ostentation, consciente de votre savoir, mais avide de le partager.

 Enfant, élève de première année d’une très modeste école communale d’un de ces quartiers populaires comme il y en avait tant à cette époque autour des grandes villes, nous vous avions jugé dure et sévère et nous vous craignions plus que nous ne vous aimions, car nous ne comprenions pas ce que l’institutrice que vous étiez alors, voulait vraiment nous enseigner.

 Nous ânonnions en ce temps là, avec plus de force dans la voix que de connaissance dans la tête, les tables d’addition et de soustraction sur l’air bien connu et bien cadencé de « un et un…deux, un et deux…trois… ». Souvent agacée par ces longs « chantonnements » quasi « automatiques », vous tapiez alors avec force, de votre longue règle sur votre bureau, interrompant ainsi nos interminables « litanies musicales », pour nous houspiller à reprendre conscience de ce que nous disions

 Nous ne vous comprenions pas, car nous avions l’impression de faire ce que vous nous demandiez…  Alors vous nous expliquiez que nous n’étions pas là pour apprendre à chantonner ces tables d’addition et de soustraction, mais pour les apprendre et pour apprendre à nous en servir plus tard à d’autres usages que leur simple « musique ». Ces explications nous laissaient coi, car nous avions déjà la tête dans la cour de « récré », ou dans l’escalier de sortie de l’école où nous allions nous ruer en criant à pleins poumons notre joie d’en avoir fini avec les contraintes de l’école… du moins jusqu’au prochain cours !

 Les années ont passées… beaucoup de décennies même… Nous voici à l’aube d’une vie que nous pensons avoir bien remplie. Peut-être – et même certainement – pas aussi bien remplie que nous aurions dû le faire, mais quand même… Nous avons surtout beaucoup appris des choses de la Vie et de la Mort, des choses du Cœur…..

 Pourtant les images de cette classe sont restées ancrées au plus profond de notre mémoire et elles ressurgissent souvent dans nos méditations. Nous pensons alors à vous… Mais devons-nous vous l’avouer ? Dans nos pensées il y avait plus de respect que d’affection pour vous. Vous êtes sans conteste, une des rares institutrices ou professeur(e)s dont nous nous souvenons le nom et le visage avec autant de netteté. Mais nous n’avions pas réalisé jusqu’à cette après midi là, l’amour et l’affection que vous nous portiez, à nous, vos élèves. Un amour qui voulait les faire réussir dans la vie, les faire sortir de ce quartier pauvre, les faire réussir dans un métier qui ne soit pas abrutissant et répétitif ou écrasé par la monotonie et la limitation des responsabilités qui lui étaient permises. Vous vouliez sans doute nous voir porter d’autres vêtements que ceux déjà usés de nos frères aînés, et rapiécés tant bien que mal par nos mères (c’était encore la période des restrictions de la grande guerre de 40…). Vous saviez que pour cela, il nous fallait travailler dur à l’école, il nous fallait aussi sacrifier nos heures de prime jeunesse, nos heures d’insouciance et de musardises et même bien d’autres choses encore, qu’il nous fallait avancer coûte que coûte dans la vie, et que nous ne pourrions le faire que si nous étions bien armés d’une tête formée à apprendre et à apprendre toujours, et encore…

 Vous nous l’aviez dit alors cent fois, mille fois, avec vos mots, avec ce dont vous étiez capable de nous donner, car votre vie n’avait peut-être pas été facile non plus….. Mais nous ne le comprenions pas !

 Alors, bien plus tard, nous avons bien ressenti, cette après midi là, par votre chagrin et votre souffrance, la peine que vous aviez eue de voir que vos efforts et votre amour pour nous n’avaient pas été perçus, ou pire encore, qu’ils avaient été mal perçus, et encore moins compris, même si certains d’entre nous ont fait depuis ce que vous vouliez nous voir faire….

 Les larmes de ce chagrin là furent alors les nôtres cette après midi, car il nous a semblé que vous ne pouviez les laisser couler. Pleurer, vous plaindre, vous laisser aller, vous attendrir, n’était ni dans votre caractère ni dans votre éducation, et nous comprenons parfaitement cela à présent.

 Puis-je(1) quand même Madame, vous assurer que quelques-uns de vos élèves, dont je crois faire partie, pensent souvent à vous et vous remercient de ce que vous nous avez enseigné : le travail, la ténacité dans l’étude, l’humilité devant ce que nous croyons savoir… Vous pourtant, vous êtes encore venue nous rappeler toutes ces valeurs, dans une dernière crainte de ne pas en avoir fait assez pour nous, ou dans la crainte de ne pas avoir été assez comprise… Non sans raison sans doute.

 Mais soyez-en assurée, Madame, nous en tiendrons compte, encore davantage à présent.

 De même que vous pouvez être assurée, Madame, que vous tenez une grand place dans notre cœur, car nous savons combien nous vous devons, à vous qui avez eu assez d’intelligence de cœur, un jour, pour comprendre que cet élève, pas vraiment doué, ni spécialement intelligent, avait en lui les germes de vos enseignements quand il s’est précipité sans y être convié, mais avec tant d’enthousiasme, dans les rangs de ceux que vous aviez choisis pour « sauter une classe » et venir dans la votre. Car cette année ainsi gagnée, « frauduleusement » certes mais en toute innocence – car l’Esprit y avait certainement sa part aussi -, nous a porté ses fruits plus tard au centuple, et nous a conduit bien plus loin que jamais nous n’aurions jamais osé l’espérer en cette année là.

 Cela non plus nous ne l’avons pas oublié. Nous y pensons même souvent.

 Cet élève là, Madame F., ne vous remerciera jamais assez d’avoir su détourner la tête un instant afin de ne pas avoir à le renvoyer à sa place dans la classe inférieure.

Ne soyez plus triste, Madame, car vos efforts et votre amour nous suivent encore, nous l’avions au moins compris intuitivement ou inconsciemment quelques années plus tard,  et nous avons essayé de les perpétuer. Nous le ferons à présent, en toute conscience de votre souvenir.

 Addendum

Il nous est permis de penser que si vous nous êtes apparue cette après midi là, c’est que vous n’êtes pas encore revenue parmi nous, car votre mission, à présent, est sûrement d’aider d’autres personnes avec d’autres moyens.

 Vous nous voyez donc très heureux de vous savoir aussi avancée dans cette voie de l’Amour. Cette Voie qui demande tant d’abnégation, tant de détachement et tant de distanciation. Dans l’incertitude de votre connaissance actuelle des choses de la Vie et de la Mort, puis-je prendre le risque à mon tour, Madame, de vous citer à titre de soutien dans le parcours de votre longue route d’évolution spirituelle(2) personnelle, cette phrase du livre de Lord E. Bulwer Lytton : « Zanoni » (éditions Rosicruciennes 2001 page 483) :

 « Ne pouvant les élever, je sens qu’elles (les âmes humaines) m’entrainent vers leur terre, par les fortes attaches des tendresses humaines. »

 Ne vous laissez donc pas entrainer vers les terrestres contingences, les excuses poignantes, les larmes et les pleurs de faiblesse. Chacun doit porter son fardeau jusqu’aux pieds de Dieu, et en prendre une part ne les aiderait pas. Restez là où vous êtes, à votre niveau spirituel. Vous y avait été mise par la Volonté de Dieu, non sans raison sans doute, et vous devez assumer votre nouveau rôle comme vous avez assumé le précédent : avec courage, avec abnégation, sans vous laisser tirer vers le bas et sans chercher dans le regard des autres la moindre lueur de reconnaissance. Celle-ci, si elle doit un jour paraître, elle paraîtra quand ils auront atteint, par leurs efforts personnels – et uniquement par leurs efforts personnels – un niveau d’évolution spirituelle suffisant. Alors, ils vous remercieront d’eux-mêmes, et vous, vous aurez alors appris la « Compassion ».

 Et ce sera votre plus belle récompense.

 Notes

(1)  Une fois n’étant pas coutume, nous emploierons la première personne du singulier pour rendre hommage à cette grande dame que fût Madame F.

(2)   Cf  :http://www.concordances-spirituelles.com/?p=470