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Saint François et le prêche aux oiseaux

  • Posted on juillet 26, 2013 at 17 h 36 min

  

          Giotto : Saint François prêchant aux oiseaux vers 1300               

Musée du Louvre

Simon Selliest le 2 janvier 2008

Revu et complété le 30 juillet 2013

 Présentons tout d’abord la scène telle qu’elle a été décrite dans le chapitre XII des Fioretti (1) de Saint François d’Assise :

 « Comme il continuait son chemin dans la même ferveur, il leva les yeux et vit quelques arbres sur la route, sur lesquels il y avait une multitude, presque infinie d’oiseaux ; Saint François en fut émerveillé et dit à ses compagnons : « Vous m’attendrez ici sur la route, et j’irai prêcher à mes frères les oiseaux ». Et il entra dans le champ et il commença à prêcher aux oiseaux qui étaient à terre ; et aussitôt, ceux qui étaient sur les arbres vinrent auprès de lui, et tous ensemble restèrent immobiles jusqu’à ce que Saint François eût finit de prêcher ; et ensuite, ils ne partirent même que lorsqu’il leur eût donné sa bénédiction. Et selon ce que raconta plus tard Frère Massée à Frère Jacques de Massa, bien que François marchât parmi eux et les touchât de sa tunique, aucun cependant ne bougeait.

La substance du sermon de Saint François fut celle-ci: « Mes frères les oiseaux, vous êtes très redevables à Dieu votre Créateur, et toujours et en tous lieux vous devez Le louer parce qu’Il vous a donné la liberté de voler partout, et qu’Il vous a donné aussi un double et triple vêtement; ensuite parce qu’Il a conservé votre semence dans l’Arche de Noé, pour que votre espèce ne vînt pas à disparaître du monde; et encore vous Lui êtes redevables pour l’élément de l’air qu’Il vous a destiné.

 Outre cela, vous ne semez ni ne moissonnez, et Dieu vous nourrit, et Il vous donne les fleuves et les fontaines pour y boire, Il vous donne les montagnes et les vallées pour vous y réfugier, et les grands arbres pour y faire vos nids. Et parce que vous ne savez ni filer ni coudre, Dieu vous fournit le vêtement à vous et à vos petits. Il vous aime donc beaucoup, votre Créateur, puisqu’Il vous accorde tant de bienfaits. Aussi, gardez-vous, mes frères, du péché d’ingratitude, mais appliquez-vous toujours à louer Dieu ».

 Pendant que Saint François leur disait ces paroles, tous ces oiseaux commencèrent à ouvrir leurs becs, à tendre leurs cous, à déployer leurs ailes et à incliner respectueusement leurs têtes jusqu’à terre, et à montrer par leurs mouvements et leurs chants que les paroles du Père Saint leur causaient un très grand plaisir. Et Saint François se réjouissait et se délectait avec eux, il s’émerveillait beaucoup de voir une telle multitude d’oiseaux et leur très belle variété et leur attention ; ce pourquoi il louait dévotement en eux le Créateur.

 Finalement, la prédication terminée, Saint François fit sur eux le signe de la Croix et leur donna licence de s’en aller; et alors tous ces oiseaux s’élevèrent en bande dans l’air avec des chants merveilleux, puis ils se divisèrent en quatre groupes, suivant la croix que Saint François avait tracée sur eux; un groupe s’envola vers l’orient, un autre vers l’occident, le troisième vers le midi et le quatrième vers l’Aquilon, et chaque bande s’en allait en chantant merveilleusement; ils signifiaient par là que, de même que Saint François, gonfalonier de la Croix du Christ, leur avait prêché et avait fait sur eux le signe de la Croix, suivant lequel ils s’étaient divisés en chantant vers les quatre parties du monde, de même la prédication de la Croix du Christ, renouvelée par Saint François, devait être portée par lui et par ses Frères à travers le monde entier; et ces Frères ne possédant, comme les oiseaux, rien de propre dans ce monde, s’en remettent du soin de leur vie à la seule Providence de Dieu.

 A la louange du Christ. Amen.« 

 De ce récit et des innombrables iconographies représentant Saint François prêchant aux oiseaux, nous écarterons tout de suite la naïve croyance du bon peuple de son époque, qui ne voyait là qu’un miracle (un de plus…) réalisé par un homme vénéré et respecté pour sa très grande sainteté, sa profonde foi, sa grande piété et ses multiples bienfaits.

 Quand bien même, les auteurs de ces textes poursuivaient d’autres buts bien plus élevés que celui de faire passer Saint François pour un faiseur de miracles (1), il est bien connu que les « miracles » sont comme les clous, à force de les marteler, ils finissent toujours par se fixer quelque part, notamment dans la mémoire collective d’un peuple, et c’est parfait, dans le cas présent, puisque cela à surement aider à ce que ces récits nous soient parvenus.

 Mais, comme à notre époque infiniment plus septique qu’en ce début du Moyen-âge, et certainement depuis de nombreuses décennies déjà, plus grand monde ne serait prêt à les accepter en leur naïve narration, s’il n’y avait en eux, matière à enseignement.

 D’autant, qu’il nous faut quand même bien reconnaître qu’il exista de tout temps une élite intellectuelle, philosophique et religieuse qui n’aurait pas pris la responsabilité de propager de tels récits, et encore moins celle de les écrire et de les perpétuer tout au long des siècles qui suivirent, s’ils ne comportaient pas un autre sens que celui de la prime compréhension. Cet autre sens, ou ces autres sens, ne pouvaient être alors que de véritables enseignements spirituels, qu’une symbolique et une iconographie rigoureuses, sous leurs naïves apparences, masquaient soigneusement.

 Nous savons d’ailleurs, que le propre de la symbolique est de laisser l’esprit libre à chacun de sa propre compréhension, et surtout de le laisser libre d’aller aussi loin qu’il le souhaite dans cette compréhension.

 Ainsi, personne n’était vraiment dupe de la teneur exacte de tels écrits, mais comme, dans leur compréhension première, ils ne se heurtaient pas aux dogmes religieux établis, les autorités religieuses ne pouvaient pas prendre le risque de les interdire, ou même simplement de les nier, car cela aurait apporté plus de perturbations dans l’esprit du bon peuple, que de les laisser circuler en « presque » toute liberté. Ainsi chacun y trouvait son compte dans ce type de récits, et pouvait s’en servir aux usages qui convenaient le mieux à ses desseins et/ou à son mode de pensée.

 Revenons donc au prêche de Saint François.

 Dès les premiers mots, la connotation hermétique est clairement donnée par la section de phrase suivante :

« … il leva les yeux et vit quelques arbres sur la route, sur lesquels il y avait une multitude, presque infinie d’oiseaux… »

 Permettons-nous, tout d’abord, de rappeler, que chez nos Pères, le mot « esprit avait aussi bien le sens que nous continuons de nos jour à lui donner, mais désignait aussi tout corps vaporeux se dégageant d’un corps solide ou liquide soumis au feu (2), et parmi ceux-ci, il en était un, que tous les « souffleurs »(3), tous les « brûleurs de charbons » (3), et tous les spagyristes peu instruits recherchèrent avidement sans jamais le découvrir.

 Or, comme ce corps vaporeux, cet esprit universel, par définition « infini », descendait du ciel et montait de la terre, il était logique, pour un Philosophe Hermétique, de « lever les yeux » pour essayer de le voir….

 D’autre part, tout fils de science (4) sait que la Philosophie Hermétique était écrite dans la « Langue des oiseaux » (5), ce qui de facto, à partir du moment où Saint François « parlait aux oiseaux », cela le désignait comme un Philosophe Hermétique authentique, maitrisant bien cette langue et pouvant ainsi accéder à ses arcanes les plus secrets.

 De plus, à l’instar du corbeau et de la colombe que Noé lâcha depuis son arche, l’oiseau (qui est une espèce « volatile »), en Philosophie Hermétique, désigna toujours cet esprit universel tant recherché. Cet esprit que nos Pères (6) n’ont cessé de nous répéter qu’il fallait le rendre fixe dans un corps pur :

« Fixe le volatil et volatilise le fixe« (7)

 Reprenons le texte des Fioretti :

 » il commença à prêcher aux oiseaux qui étaient à terre ; et aussitôt, ceux qui étaient sur les arbres vinrent auprès de lui, et tous ensemble restèrent immobiles jusqu’à ce que Saint François eût finit de prêcher »

 Si donc Saint François avait réussi à « immobiliser à terre » tous les oiseaux (« fixer le volatil »), il nous serait difficile à présent de douter, à la lecture de tels « exploits » qu’il n’ait pas réussi tout ou partie du Grand Œuvre.

 Nous nous permettrons alors, en guise de conclusion, de nous poser, pour la nième fois, la question de la nécessité faite à tout Frère Franciscain, d’aller mendier pour la subsistance de l’Ordre, alors même que cet Ordre hautement respectable, n’a pourtant, semble-t-il, jamais été à court d’argent….

Psautier-livre d’heures, Arras, vers 1275.

Cracovie, Bibliothèque Czartoryski, ms. 3466,

 NOTES

 (1Les Fioretti (« petites fleurs ») sont un recueil du XIV° siècle, contant sur ton naïf et humoristique les miracles et petites histoires (53) qui seraient advenus autour de saint François d’Assise et de ses premiers disciples. Dans un climat de poésie, les Fioretti ont le charme des fables.

 Le texte latin fut rédigé entre 1327 et 1337. Il reflète la sensibilité des Spirituels, frères mineurs partisans d’une application stricte de la Règle. Les « Actes » ne sont pas une légende franciscaine au sens strict : pour héros, ils n’ont pas le seul François, mais aussi ses compagnons. Dans les « Actes », François est identifié au Christ, comme aucune autre source n’avait osé le faire. Mais par rapport aux légendes antérieures, l’équilibre entre vie active et vie contemplative s’est inversé : le saint, littéralement, décolle de terre, dans une extraordinaire légèreté de l’être à quoi l’ont préparé sa conception et sa pratique d’une pauvreté absolue.

Les auteurs des « Actes » ont fait le choix de la simplicité stylistique comme ils avaient fait le choix de la simplicité franciscaine. Le charme n’est que plus fort : sur le mode du conte, les « Actes du bienheureux François et de ses compagnons » narrent une ascension toujours recommencée sur une échelle spirituelle projetant les frères vers François qui les entraîne à l’imitation du Christ. L’introduction, les notes, les concordances, l’index sont conçus pour multiplier les clés de compréhension et permettre ainsi à chacun, par une remontée aux sources franciscaines, de redécouvrir François d’Assise, dans la nudité et la simplicité qu’il aimait.

http://www.editionsducerf.fr/html/fiche/fichelivre.asp?n_liv_cerf=8172

(2)  Cf. « Le sel de la terre (III) : http://www.concordances-spirituelles.com/?p=1157

(3) C‘est ainsi qu’étaient appelés les faux alchimistes, appliquant les textes de la Philosophie Hermétique « à la lettre » et non « en l’esprit », car plus soucieux de trouver le moyen de fabriquer de l’or à bas prix, que de comprendre cette « Divine Science ».

(4Appellation au Moyen-âge des personnes qui se livraient à l’étude de la Philosophie Hermétique (quelque soit leur niveau de connaissances), sans la pratiquer au laboratoire.

(5) Bien que nous ferons, peut-être un jour, un plus long texte sur ce qu’il est costumier d’appeler la « Langue des oiseaux », comme nous en avions déjà abordé quelque peu le sujet dans : « Rêves, symbolisme et médiumnité » : http://www.concordances-spirituelles.com/?p=1170 nous n’iront guère plus loin ici dans cette explication.

(6 Artéphius nous incitait ainsi :

« Si le fixe tu says dissouldre,

Le dissoult faire voller,

Puis le vollant fixer en pouldre,

Tu as de quoy te consoler. »

(7)  Cf. : http://www.concordances-spirituelles.com/?p=498, mais pour plus de précision sur le mode opératoire, nous cédons humblement la place à Fulcanelli : Le Mystère des cathédrales p. 136.