La montagne, le sentier et l’évolution spirituelle

  • Posted on janvier 30, 2011 at 18 h 22 min

 Simon Selliest le 21 aout 2001

Revu et corrigé le 30 janvier 2011

Dans les profondeurs les plus reculées de la vallée de la Vallouise, au dernier village habité, celui d’Ailefroide, juste avant le pont de Saint Pierre qui enjambait le petit torrent du même nom, il y avait une petite fontaine, humble et modeste comme une petite source que seule la Nature sait laisser sourdre d’un rocher.
Au dessus de cette fontaine, se trouvaient deux ou trois petits panneaux dont le bois avait vieilli sous de nombreux hivers de neige et de froidure. Ils indiquaient tout à la fois la direction et le temps pour aller aux refuges qui servaient de point de départ des courses en montagnes.
Parmi ces panneaux, que nous ne regardions plus à l’époque, à force d’y passer devant, il en y avait un qui indiquait : « Refuge du Sélé : 4 heures 30 ».
Un petit bout de chemin, à présent goudronné, mais que du temps de notre impécunieuse jeunesse nous parcourions à pieds, dans la poussière blanche de son sol grossier, conduisait à un vaste pré, d’où partait un petit sentier forestier dont la fraîcheur était très agréable par les torrides journées d’août en montagne, où le soleil nous assommait littéralement !
Une quinzaine de minutes de bonne marche très agréable, puis le sentier quittait la forêt pour traverser la pierraille d’un petit ruisseau de montagne, ce qui le conduisait à un petit ressaut dont les lacets menaient à la source Puiseux, qui coulait humblement dans un amas de roches et d’arbustes.
De là le sentier continuait à serpenter dans la vallée de Celse Nière, presque plat au début, il conduisait ensuite à un ressaut assez abrupt, qui une fois franchi, permettait de déboucher sur la moraine du glacier du Sélé.
Dans un contrefort, haut perché, à droite du glacier, se nichait le refuge du Sélé, dominant le chemin parcouru durant ces quatre heures et demie de marche.
Du temps de notre jeunesse il n’était pas possible de réserver sa place dans ce refuge par téléphone, et les premiers arrivés étaient les premiers servis. Les « lits » – simples planches sur lesquelles tout le monde dormait à même le bois, dans les effluves viriles de chaussettes qui ne semblaient même pas savoir que le savon existait, étaient alors en nombre très limité et vite occupés.  Les derniers arrivants, souvent en surnombre dormaient alors dans la pièce commune, sur un banc ou sur une table, parfois à même le sol près de la porte. Tard couchés et très tôt levés, par la force des choses. Et il suffisait d’avoir « dormi », ne serait-ce qu’une seule fois, à plus de 3000 m d’altitude, près d’une porte largement dispendieuse de mille courants d’airs, vaguement enveloppé dans la dernière couverture restante, pour comprendre qu’il ne faisait pas bon d’arriver dans les derniers…
De même, la nourriture y était « basique et très sommaire », car il fallait la faire monter à dos d’homme. Quarante kilos à porter sur quatre heures et demie demandait abnégation, force… et rude nécessité de gagner sa vie. Autant dire qu’elle y était très chère, et que tout le monde y appontait  « son manger » (selon la formule consacrée de l’époque), en plus de tout l’attirail nécessaire à la course en montagne. Les sacs étaient donc lourds à la montée.
Alors, pour arriver en bonne place, il nous fallait d’abord rattraper, puis dépasser les moins agiles ou les moins aguerris que nous (ou les plus sages…), puis lutter avec acharnement avec ceux qui tout aussi aguerris que nous, essayaient de nous rattraper, ou ceux, quelques centaines de mètres devant nous, qui ne nous laissaient pas nous rapprocher d’eux,
Luttes amicales de jeunes fous de montagne, où la grosseur des muscles de nos mollets comptait plus que le nombre de nos neurones…
Ces « marches forcées », laissaient forcément beaucoup de gens derrière nous…..
Mais cela aussi nous permettait, une fois arrivés et installés, de regarder en riant ceux qui peinaient encore au loin dans la vallée de Celse Nière, ou qui ahanaient dans les derniers et raides lacets du contrefort menant au refuge.
La fontaine est toujours là de nos jours, transformée en un bel abreuvoir de style alpin – c’est plus attrayant pour les touristes qui descendent du car quelques mètres avant -, mais les années ont passé. Ceux qui partent en course y remplissent toujours leur gourde, et ceux qui en reviennent, fatigués de leur marche, sont toujours heureux de la trouver là. Le refuge s’est agrandi et modernisé, le sentier qui y mène a été aménagé (sécurité oblige), et il est toujours aussi beau dans son cadre grandiose, mais le nombre de ceux qui y passent s’est considérablement accru. On y trouve beaucoup de boites de conserves, de kleenex, de bouts de cigarettes jaunes et leurs paquets vides…. Signes des temps, me direz-vous, et des mentalités consommatrices de notre époque ! Certes, mais notre belle nature ne mérite pas çà !
Pour nous, la réflexion et la méditation ont remplacé nos marches et nos courses en montagne. Ce doit être ce que l’on appelle le début de la sagesse….
Aussi, cette petite histoire d’un temps révolu, nous ne la racontons pas pour nous vanter de nos exploits de jeunesse, ce qui serait d’autant plus futile que nous aurions à présent beaucoup de difficulté à refaire ces trajets, même en augmentant considérablement leur temps alloué, mais simplement parce qu’elle est assez figurative de l’évolution spirituelle que nous tous, nous devons mener, dans cette vie comme dans nos autres vies.
Quitte à passer pour un vieux rabâcheur, nous ne pouvons pas nous empêcher de ne jamais manquer une occasion de rappeler, à chaque fois que cela nous est permis, que l’évolution spirituelle ne se fait pas par un beau jour de notre vie, parce que nous voyons le ciel s’ouvrir devant nous, et que dans l’incomparable harmonie des grandes musiques célestes, un archange plus lumineux qu’un soleil d’août, nous adoube de sa main posée sur notre tête.
Restons humbles, l’évolution spirituelle, c’est avant tout l’évolution de notre esprit. Évolution dans toutes les connaissances humaines, celles que nous apprennent nos écoles et nos universités, celles que nous apprennent nos métiers et nos entreprises, celles que nous apprennent nos amis et nos ennemis, notre famille, nos parents et nos enfants, celles, en un mot, que nous apprend la vie que nous menons tous les jours, avec des gens comme nous.
Que nous la menions dans un monde manuel ou dans un monde intellectuel, dans un monde artistique, sportif, scientifique, dans un monde de la finance, de la technique,  ou celui que vous voudrez…. Tous ces mondes nous devons les parcourir, ou nous les avons déjà parcourus, dans cette vie ou dans une autre, avec ou sans gloire !
« Rappelle-toi que le vêtement souillé dont le contact te répugne peut t’avoir appartenu hier, ou peut t’appartenir demain. »

Mabel Collins : La lumière sur le Sentier

Ce « vêtement souillé » évoque bien entendu nos erreurs à venir ou passées, mais il peut tout aussi bien évoquer la sueur de nos efforts pour apprendre. Sueurs passées ou à venir.
Et si nous comparons à présent, le sentier du refuge du Selé, au chemin de l’évolution, nous devons constater que :
  • Tous ceux qui étaient suffisamment « aguerris », étaient arrivés au refuge à un moment ou en un autre, et avaient fait leur course en montagne le lendemain. L’Histoire n’a pas retenu les noms de ceux qui étaient arrivés les premiers, ni les noms de ceux qui étaient arrivés les derniers. Mais leurs âmes ont forcément retenu les leçons de leurs efforts.
  • Un certain nombre de ceux que nous avions dépassés, simples promeneurs, avaient délaissés l’idée d’aller jusqu’au refuge et s’en étaient retournés vers la vallée. Ils ont peut-être décidé d’y aller une autre fois, étant devenus entre-temps plus entrainés. Et ils ont peut-être mis leur décision en pratique !
  • Dans notre montée, nous avions croisé aussi ceux qui, ayant fini leurs courses en montagne (ayant donc accompli « leur mission ») redescendaient dans la vallée. Sûrement pour repartir le lendemain vers une autre course (une autre mission).
  • Les refuges sont maintenant ravitaillés par hélicoptère, et les menus y sont variés et d’un prix abordable. Les sacs de ceux qui y montent se sont donc allégés. D’autant que le matériel d’alpinisme s’est aussi perfectionné.
  • Les générations ont passé, mais le sentier est toujours aussi difficile, et ceux qui le gravissent y peinent toujours autant, car leur vie de tous les jours, les entraine moins aux efforts physiques… Que ce soit par plaisir ou par contrainte.
  • Sur le sentier, ceux qui avaient les mollets les plus robustes marchaient en tête ou dépassaient les autres aux muscles moins entrainés, mais qu’avaient déjà fait ces derniers, que ceux qui les dépassaient n’avaient pas encore fait, ou peut-être ne feraient jamais dans cette vie, faute de moyens ou de compétences ? Nul ne le sait, si ce n’est Dieu qui Seul peut nous juger. Gardons-nous donc de porter un jugement trop hâtif, sur les seuls critères de ce que nous savons, sans avoir vraiment cherché à comprendre le passé de chacun. Car si nous pouvons (et si nous devons) juger quelqu’un sur ses actes par rapport aux lois de notre pays, nous ne pouvons le juger sur son niveau d’évolution par rapport au notre.
 Est-ce donc, de façon plus générale, parce que nous avons des « plus gros mollets » que les autres, que nous leur sommes supérieurs? Est-ce donc, parce que nous sommes plus avancés dans un certain domaine que d’autres, ou que nous avons plus de connaissances qu’eux dans quelques domaines du vaste savoir de notre humanité, ou encore que notre cerveau fonctionne plus vite, ou que …. que nous sommes plus avancés qu’eux dans l’évolution spirituelle ?
Que représente finalement le fait d’avoir gravi une montagne, alors qu’il y en a une infinité à gravir avant de parvenir, non pas aux pieds de Dieu, mais simplement aux pieds du plus humble des Esprits qui le servent en acceptant de nous guider ?
Qui peut savoir « combien de montagnes a gravi » celui ou celle qui parait aujourd’hui bien démuni devant l’adversité ?
Ce qui ne doit pas nous faire oublier que parmi eux, il y a peut-être, celles et ceux qui déposent ou qui ont déposé trop tôt leurs fardeaux et leurs armes :
  • sans pugnacité,
  • sans combattre,
  • sans sueur et sans larme,
  • sans chercher à acquérir d’autres connaissances de la vie sur notre Terre que celles qu’ils voyaient graviter autour de leur nombril,
  • et sans autres efforts que ceux de se plaindre de leur sort, et de s’apitoyer sur eux-mêmes,
 Ceux-là et celles-là montrant par là leur peu d’évolution spirituelle, peuvent et doivent être jugés afin d’être remis sur le bon chemin à chaque fois que cela nous est possible, quitte à les accompagner quelques pas. Mais les autres pas, c’est eux qui devront les faire tout seuls, comme nous les avons fait nous-mêmes, librement ou contraints.
Pour illustrer cela, nous laissons à la méditation du lecteur cet extrait de la parole de Djwhal Khul, dit « le Tibétain », ce Maître qui inspira Mabell Collins à la fin du XIX° siècle :
<< Cherche la Voie.
Cherche la Voie en te retirant à l’intérieur.
Cherche la Voie en avançant hardiment au-dehors.
 Ne te contente pas de la chercher par une seule route. Il y a pour chaque tempérament un chemin qui semble plus spécialement attrayant. Mais la Voie ne peut être trouvée au moyen de la dévotion seule, ni par la contemplation religieuse seule, ni par le progrès ardent, ni par l’observation studieuse de la vie. Aucune de ces routes ne peut, à elle seule, aider le disciple à franchir plus d’un échelon. Or tous les échelons sont nécessaires pour former l’échelle.
Les vices de l’homme deviennent des échelons, un à un, à mesure qu’ils sont surmontés.
Les vertus de l’homme, elles aussi, sont des échelons nécessaires et dont, en aucune manière, il ne peut se passer. Cependant, bien qu’elles créent une atmosphère favorable et un avenir heureux, elles sont sans utilité si elles existent seules.
La nature entière de l’homme doit être sagement mise à profit par celui qui désire entrer dans la Voie. Chaque homme est pour lui-même, d’une manière absolue, la Voie, la Vérité et la Vie. Mais il n’est tout cela, effectivement, que lorsqu’il saisit son individualité tout entière, et que, par la force de sa volonté spirituelle éveillée, il reconnaît cette individualité comme étant non pas lui-même, mais cette chose qu’il a créée laborieusement pour son propre usage et au moyen de laquelle il se propose, à mesure que sa croissance développe lentement son intelligence, d’atteindre la Vie qui se trouve au-delà de l’individualité.
Lorsqu’il sait que pour cette raison sa vie existe, cette vie séparée, étonnante et complexe, alors, en vérité, et alors seulement, il est sur la Voie. – Cherche-la en te plongeant dans les profondeurs mystérieuses et glorieuses de ton être intérieur.
Cherche-la en analysant toute expérience, en utilisant tes sens afin de comprendre la croissance et la signification de l’individualité, ainsi que la beauté et l’obscurité de ces autres fragments divins qui peinent côte à côte avec toi et qui forment la race à laquelle tu appartiens.
Cherche-la par l’étude des lois de l’existence, des lois de la nature et des lois du surnaturel; et cherche-la par la soumission profonde de ton âme à l’étoile vacillante qui brûle à l’intérieur. Par degrés, à mesure que tu veilleras et que tu adoreras, sa lumière deviendra plus intense.
Tu sauras alors que tu as trouvé le commencement de la voie. Et quand tu en auras atteint le terme, sa lumière deviendra soudainement la lumière infinie.>>

Mabel Collins : La Lumière sur le Sentier p.21 à 24 édition 1990

Comments are closed.