Saint François et le loup de Gubbio

  • Posted on novembre 11, 2011 at 14 h 48 min

 

Commentaires hermétiques sur les Fioretti chapitre XVI

(D’après la traduction de Frédéric Ozanam)

Simon Selliest 10 novembre 2011

Bien des gens ont lu ou du moins connaissent cet ouvrage relatant la vie de Saint François d’Assise, sous forme d’épisodes plus ou moins empreints de légendes merveilleuses.

Voici d’ailleurs ce qu’en dit l’incontournable Wikipedia :

 Les « Petites Fleurs » : C’est le nom donné couramment à un recueil de récits plus ou moins légendaires sur la vie de saint François d’Assise et de ses compagnons, datant du XIVe siècle. Ont-ils été écrits en italien, comme l’a pensé Sbaralea, ou sont-ils la traduction italienne d’un recueil latin connu par ailleurs, mais comportant d’autres épisodes : Actus B. Francisci et sociorum ejus (Les Actes de saint François et de ses Compagnons), thèse la plus commune aujourd’hui ? On attribue l’essentiel de ces textes à un certain frère Hugolino da Monte Giorgio provincial de la Marche d’Ancône, décédé en 1348. Cet auteur aurait recueilli des souvenirs et des interprétations données par frère Jacques de Massa que l’on dit avoir été compagnon du frère Léon, le secrétaire et confesseur de saint François, et du frère Jean de l’Alverne. On ignore quel a été l’auteur de l’adaptation et édition italienne des Actus B. Francisci. Cependant, cette traduction italienne est considérée, aujourd’hui encore, comme un chef-d’œuvre de l’ancienne littérature italienne, même s’il est fort probable qu’il y eut plusieurs auteurs et un développement progressif des légendes. Les Fioretti ont une saveur particulière, faite de simplicité et de fraîcheur; et elles reflètent bien l’esprit franciscain.

http://www.wikitau.org/index.php5/Fioretti

 Notre intention n’est pas ici, ni de contester la véracité des « actes » décrits dans cet ouvrage, sachant que trop, combien ce genre de récit est symbolique, ni d’en faire une exégèse spirituelle et religieuse.

 Bien plus modestement, nous souhaitons attirer l’esprit de ceux qui voudront bien nous lire, sur l’aspect hermétique de cet épisode, certes tout empli de bons sentiments chrétiens, mais non dénudé d’enseignements cachés.

 Afin d’étayer notre propos, il nous semble utile au préalable d’assembler plusieurs points du récit :

  • Il s’agit d’un loup « monstrueux, terrible et féroce qui dévorait non seulement les animaux, mais aussi les hommes » (il serait difficile de ne pas rapprocher « ce loup » du « loup gris » de Basile Valentin dans la planche première des douze clefs).

  • Le loup fut soumis « incontinent » à Saint François, dès que celui-ci lui adressa un signe de croix (ce qui n’est pas sans rappeler la légende de Sainte Marthe et de la tarasque, soumise par la sainte femme à l’aide d’un signe de croix et d’une aspersion d’eau bénite).

  • Le loup accepta les conditions de paix proposées par Saint François « en inclinant la tête » (signe d’humilité comme devait le faire, à cette époque, un « loyal serviteur » devant son maître).

  • Le loup pour confirmer sa promesse « leva la patte droite de devant, et familièrement la posa sur la main de Saint François » (ce qui implique que Saint François dut tourner la paume de sa main « vers le Ciel ». (Ce qui est un « Tour de main » indispensable à tout bon labourant au fourneau).

  • Devant la rémission du loup « le peuple …. promit de le nourrir jusqu’à la fin de ses jours » (comme les Philosophes par le Feu – Philosophus per Ignem – « nourrissent leur Pierre tout au long de l’Œuvre »).

  • Le loup devait être déjà très « vieux » puisqu’il ne vécut que deux ans avec les habitants de Gubbio avant de décéder de mort naturelle (un loup vit entre 10 et 14 ans).

Reprenons un peu plus en détail certains de ces points.

Plus qu’un long discours, l’image symbolique de la planche première des « Douze clés de la Philosophie Hermétique de Basile Valentin, permettra au lecteur de se forger une conviction personnelle. Sur celle-ci, un loup famélique (donc affamé…) semble sauter au-dessus d’un creuset posé sur un feu vif, alors qu’un vieillard rappelant le symbole de la Mort, manie une faux, sous le regard d’un couple royal. Tous les animaux sauvages craignent le feu, alors pourquoi cette gravure ? Simplement, lors de certaines opérations de purification de l’or par l’inquart ou la cémentation, il est utilisé un métal qui, dans le creuset où se trouve la matière en fusion, « mange » tous les métaux que l’or commercial peut contenir. Tous les orfèvres savent cela ! Ce qui est moins connu, ce sont les opérations du Premier Œuvre, qui utilisent ces techniques pour d’autres usages. Mais Saint François n’était pas orfèvre, autant que l’Histoire s’en souvienne. Alors ?

Comme il est inutile de mal réécrire ce qui a été parfaitement expliqué et détaillé par plus savants que nous sur cette planche, nous ne pouvons que renvoyer le lecteur aux ouvrages suivants, d’auteurs quasi contemporains :

  • Eugène Canseliet : Les douze clefs de la Philosophie Hermétique Editions du Minuit (1956).

  • Albert Poisson Théories et symboles des Alchimistes Editions Chacornac (1891)

  • René Alleau Aspects de l’Alchimie traditionnelle Editions du Minuit (1953).

  • etc.

Ensuite, la légende de Sainte Marthe est bien trop connue pour que nous la reprenions ici dans son intégralité. Citons simplement le résumé qu’en a fait Eugène Canseliet :

 « Marthe. son frère Lazare, sa sœur Madeleine et le bienheureux Maximin, s’étant embarqués sans provisions, sur un navire qui n’avait pas de voiles, ni de rames, ni de gouvernail, guidés par le Sauveur, abordèrent à Marseille. Or, il y avait dans un bois de la rive gauche du Rhône, un dragon dont la gueule était garnie de dents énormes et qui s’attaquait à tous les voyageurs. Bien qu’il frappât de mort tout ce qui le touchait, Marthe entra dans le fourré, affronta le monstre et, l’aspergeant d’eau bénite, lui présenta la croix. Le dragon devint alors doux comme un agneau, se laissa attacher, et le peuple vint le tuer à coups de lance. »

Eugène Canseliet La Toison d’or in Alchimie p. 153 édition JJ. Pauvert (1964)

  C’est exactement ce « qu’atteste  » la sculpture qui figure sur un retable, posé à hauteur des yeux, et situé à gauche en entrant dans la cathédrale Saint Sauveur d’Aix en Provence, dont nous donnons la photo ci-dessous :

 Puis pour confirmer encore un peu plus la connotation hermétique de cette légende de Saint François, nous ne pouvons mieux faire que de citer ce passage de Fulcanelli, qui relie la tarasque et le « loyal serviteur » à la première matière des Philosophes par le Feu :

« Il faut convenir que, pour être ainsi symbolisé sous des dehors difformes et monstrueux, — dragon, serpent, vampire, diable, tarasque, etc., — ce malheureux sujet doit être fort disgracié de la nature. En fait, son aspect n’a rien de séduisant. Noir, couvert de lames écailleuses, souvent revêtues de points rouges ou d’enduit jaune, friable et terne, d’odeur forte et nauséeuse, que les philosophes définissent toxicum et venenum, il tache les doigts lorsqu »on le touche et semble réunir tout ce qui peut déplaire. C’est pourtant lui, ce primitif sujet des sages, vil et méprisé des ignorants, qui est le seul, l’unique dispensateur de l’eau céleste, notre premier mercure et le grand Alkaest 1. C’est lui le loyal serviteur et le sel de la terre que Mme Hillel-Erlanger appelle Gilly, et qui fait triompher son maître de l’emprise de Véra. Aussi l’a-t-on nommé le dissolvant universel, non pas qu’il soit capable de résoudre tous les corps de la nature, — ce que beaucoup ont cru à tort, — mais parce qu’il peut tout dans ce petit univers qu’est le Grand Œuvre.« 

Fulcanelli Les demeures philosophales TII p. 98 édition JJ. Pauvert 1966

 Sur le fait que Saint François dût tourner la paume de sa main vers le ciel pour recevoir la patte du loup, nous ne pouvons que citer E. Canseliet :

 « Le tour de main, ou tour de force, qui est à la fois initial et décisif, ne peut être accompli par l’alchimiste sans le secours du ciel. Cette force gigantesque  se libère des nuages, qui en sont la condensation défavorable, pour que soit réalisé le miracle d’une seule chose. »

                                   E. Canseliet : l’Alchimie expliquée sur ses textes classiques     p. 224.

 Quant à la « vieillesse » du loup, faut-il que nous précisions qu’un minerai encore dans son gîte, ne peut qu’y être depuis des siècles…. Le temps d’y vieillir tout à son aise !

 Nous pourrions citer encore un très grand nombre d’auteurs qui ont utilisé les vocables de « loup féroce et affamé », de « conversion de monstre par la croix et l’eau bénite », de « loyal serviteur », etc., mais est-ce bien nécessaire ? Les Fils de Science, souvent penchés sur leurs livres, les connaissent tout autant que nous, sinon mieux ! Quant aux autres, il faut bien qu’ils travaillent un peu par eux-mêmes, comme l’ont fait ceux qui les précèdent d’un pas ou deux, sur cette très ingrate, mais combien passionnante, voie d’évolution spirituelle.

 Nous nous contenterons donc d’attirer l’attention des lecteurs, en complément de ce qui précède et en guise de conclusion, sur la présence de cette immense « Pharmacia », si l’envie les prenait d’aller visiter la Basilique Sainte-Marie-des-Anges à Assise, où elle peut être admirée dans un bâtiment annexe, discret et reculé. Basilique qui abrite, comme beaucoup le savent, la minuscule chapelle de Notre Dame des Anges, chère à Saint François et à ses compagnons d’ascèse.

 

 Basilique Sainte-Marie-des-Anges

 Peut-être se poseront-ils alors la question de l’utilité, peut-être un peu trop « visible », sinon indispensable, de l’obligation faite par cet ordre religieux à une partie de ses membres, plus que respectables et honorables, et certainement parmi les plus érudits des frères, de passer une grande partie de leur temps à aller de porte en porte, pour y mendier de maigres aumônes….. Aumônes qu’ils utilisaient d’ailleurs pour couvrir les dépenses occasionnées par  les soins prodigués bénévolement aux plus démuni(e)s.

 

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